hédonisme et cinéma

 

Cinédélices est le festival du film hédoniste. Le festival de la quête du bien-être, du bien-vivre, des plaisirs de la vie. Ainsi dit, c'est simple, ce pourrait presque être un genre narratif.

Chacun saura citer des films qu'il estime hédonistes: Alexandre le Bienheureux, Les Valseuses, La Grande bouffe... Trois icônes de l'hédonisme cinématographique. Et pourtant : Alexandre, assiégé, doit défendre sa paresse ; les personnages incarnés par Depardieu, Dewaere et Miou-Miou demeurent dans l'errance inquiète; et le film de Ferreri, dont les personnages rappellent un peu Horace se présentant ainsi dans une de ses épîtres : « un porc du troupeau d'Epicure », dérange et bouscule par ses excès rabelaisiens de veulerie et de porcherie. Ainsi, même des films que l'on pourrait penser hédonistes sans problème posent problème.

Deux autres exemples : Another year de Mike Leigh, et L'Empire des sens de Nagisa Oshima. Un film qui parle de bonheur et un film érotique : deux thèmes clairement hédonistes.

Le premier raconte la vie d'un couple heureux et complice. Il n'y a pas de nuage, quasiment pas d'histoire ! Mais ce bonheur n'est pas un cocon inoffensif et doucereux. Sa générosité accueillante a pour limite instinctive sa vigilance paranoïaque contre le danger extérieur : des amis dépressifs, des collègues désorientés, tristement envieux. Alors, dès que le bonheur s'alarme, il fonctionne comme une armure, se ferme comme une huître coupante et se délecte en son sein du malheur des autres pour mieux goûter en son giron la perle de sa félicité : le récit amer de la cruauté exclusive – presque vindicative - du bonheur.

Oshima raconte une quête érotique. Mais le couple perd sa liberté quand le déchaînement des sens leur fait perdre le sens-même de leur plaisir, le sens de la vie, au bénéfice de la mort. L'hédonisme recherche Eros, mais fuit Thanatos. L'érotisme n'est donc pas univoquement hédoniste.

 

On voit donc bien que l'estampille « hédoniste » relève moins d'une caractéristique générique que d'une problématique. Si l'hédonisme – rêve, plaisirs en tous genres, joie, bonheur...- peut être une idée simple, à l'épreuve de la narration cette idée s'incarne et se confronte à la plasticité, l'évolution, aux contradictions des personnages. L'idée perd sa simplicité en entrant dans la complexité narrative. Ce n'est plus un objet stable, idéal et cohérent, globalement et immédiatement perceptible mais une quête linéaire et fragmentaire, irrégulière : souvent à leur échelle, les films narrent l'épopée hédoniste – parfois vaine, pensons à Into the wild - de leurs personnages.

Cette notion de quête est importante : comme dans le schéma classique des contes, les personnages vivent des épreuves mais l'énergie mise par eux pour les surmonter a finalement toujours un but hédoniste au sens large : retrouver la quiétude, la joie de vivre. Même si l'on retombe parfois alors dans une paix conformiste plutôt que dans un bonheur subversif, il y a là un humanisme fondamental qui permet de faire rentrer dans le champ hédoniste des films qu'on en penserait irrémédiablement exclus. Et cela ne se réduit pas au constat ironique que tout film serait alors hédoniste. Non, cela ouvre simplement le champ des perspectives et des problématiques.

Ainsi Fargo, dont le constat sur l'absurdité de la violence est sans appel. Il propose pourtant en contrepoint ce fantastique personnage de femme enceinte, qui porte la vie en elle, se réchauffe au foyer aux couleurs chaudes d'un amour de peintre de natures – pourtant – mortes. De son pas lourd et lent, quasi de cétacé, elle incarne la puissance vitale incompressible et nécessaire pour écraser, surmonter cette violence froide incarnée par les paysages glacés – un film qui devrait être obligatoire dans les maternités ! Ainsi L'Île nue, ce film étonnant de Kaneto Shindô. On y suit le labeur inlassable, tenace d'une famille de paysans, autant de Sisyphe, qui doit vivre des fruits d'une île avare. Il y a du Zola de la mine dans le pathétique de cette histoire. Mais il y a aussi la révolte de la mère et cette révolte, cette douleur, ce cri – dans un film quasi muet, seulement souligné d'une musique envoûtante – peuvent être ressentis comme l'expression, vaine peut-être, mais réelle, de l'ambition hédoniste, souvent humble, de chacun : la satisfaction de vivre.

 

 

Heureusement, il n'y a pas que les films noirs pour ouvrir sur l'hédonisme ! Il y en a tant de lumineux. Patients, Big Fish... Finissons donc par des exemples jubilatoires dont l'hédonisme s'épanouit comme un hibiscus.

O'Brother, pour revenir aux frères Coen, est une ode, une Odyssée hédoniste : c'est long, il y a des obstacles, des aventures, mais moyens et fin y sont tellement joyeux quand il s'agit de retrouver Pénélope, même revêche. Et puis je pense à Jodorowsky, dont le dernier opus, Poésie sans fin, est une invitation à saisir l'opportunité de vivre sa vie, de la créer sans compromis : la profession de foi d'un artiste protéiforme et sans frontière, chantre d'un hédonisme quasi mystique, poussant sa quête jusqu'au paroxysme d'une sorte de mégalomanie du bonheur subversif. À la fois grandiloquent et envoûtant.

Et puis, après tout... à chacun sa liste, à chacun ses films....